Les Maitres du monde sont des gens

Exposition à la Galerie UQO du 18 septembre au 19 octobre 2019.
Commissaire : Marie-Hélène Leblanc


 

Cette exposition est traversée par une question qui revient comme un leitmotiv dans les discussions des groupes militants de gauche ou écologistes : pourquoi est-il plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme ? (Jameson) Question sur laquelle bute toute politique quand il s’agit d’envisager le monde de demain, mais dont ne s’embarrassent pas ceux que l’on appelle les « ultra-riches ». Les plus grandes fortunes du monde sont en effet persuadées que la catastrophe que tout le monde pressent est pour bientôt. Alors ils s’organisent, s'achètent des îles, se font creuser des abris tout en s’opposant à la réduction des inégalités sociales ou à la lutte aux changements climatiques. Le propos de cette exposition est de saisir le caractère tragicomique de ce catastrophisme et de puiser aux sources de notre sidération collective devant le mythe de la fin du monde et tous les monstres qu’il active. 

 
Balado enregistré dans les locaux de transistor média le 18 septembre 2019.
Animation : Émilie Pelletier-Grenier. Montage : François Larivière

 
 

 

Eaux profondes – bains brefs
La pièce principale de l’exposition est une grande murale qui représente un paysage envahi par les eaux. De ce panorama aquatique, seuls émergent quelques pitons rocheux et autres vestiges architecturaux dont on devine qu'ils ont été les témoins d'une catastrophe ou d'une bataille récente. Parmi ces îlots fumants, flottent des bateaux au design incertain : entre le yacht rutilant et la barque de pêcheur, ils sont un entrelacs d'ornement baroque et d'ingénierie hi-tech. Chacune de ces embarcations loge une silhouette hors d'échelle, un titan dont on ne sait pas bien s'il est le passager malheureux d'un navire à la dérive ou sa fière figure de proue. La manière dont ces figures sont dessinées évoque le monde antique, et sa reprise dans l'art classique. L'hédonisme y côtoie la tragédie, la culture magique se mêle à l’imaginaire rationnel des lumières, et de vieilles barbes patriarcales se voient secouées par d’étranges convulsions. La « longue durée de gestes humains » (Didi-Huberman) est un concept qui décrit bien le caractère intempestif de ce fatras imaginaire. Comme une carte du tendre qui aurait mal tourné, un inconscient occidental tourmenté, hanté par des allégories en mal de significations.

 


 
 

 

(Il y a) un bateau dans mon bateau.
Les portraits de femmes en perruque sont inspirés par des gravures de la fin du XVIIIe siècle qui attestent de la mode du « pouf », coiffure extravagante apparue en France dans les très hautes sphères de l'aristocratie à la toute fin de l'ancien régime. Ces perruques m'intéressent, car elles sont aussi magnifiques (l'élégance de leur ligne, la grâce qu'elles donnent au port de tête) qu'affligeantes (la vulgarité comme non-conscience de l'image que l'on donne de soi-même). Elles portent avec stridence le témoignage d'un régime arrivé au faîte de sa toute-puissance, mais encore ignorant de l'imminence de son effondrement. Parfois qualifiés de « sentimentaux », le thème de ces poufs était la plupart du temps anodin, mais il arrivait qu'il fasse référence à l'actualité militaire ou politique comme ceux qui ont servi de modèle pour mes dessins. Leurs titres sont des célébrations : « Le triomphe de l'indépendance » ou « La belle Poule » du nom d'une frégate victorieuse dans l'une de ces batailles navales que se livraient continuellement les puissances impériales pour le contrôle des routes maritimes et la circulation du butin colonial.

 


 

Boboli.
Petite boucle vidéo dans laquelle une botte de pluie pleine d'eau déborde continuellement. Le titre de l'œuvre, Boboli, fait référence au monde miniature du célèbre jardin baroque de Florence et notamment à ses fontaines où le corps se mêle à l'architecture, le minéral à l'aquatique, la force musculaire à la putréfaction.

 
 

Pilotis
Diaporama qui réunit quelques unes des images qui ont nourri l'exposition. S'y croisent les projets off-shore de quelques milliardaires libertariens soucieux d'échapper à toute forme de solidarité redistributive ; des images de Venise, ville souveraine et richissime qui inspire naïvement leur délire sur pilotis ; des images de naufrages aussi, quand la violence de l'élément marin se déchaine à l'endroit des constructions humaines et relativise un peu l'utopie insulaire. J'ai donné une intensité narrative au montage de ces images, mais, plus qu'une œuvre, cette pièce est un « cartel visuel », un ensemble documentaire pour doter l'exposition d'une caisse à outils interprétatifs.